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Par Emmanuelle Oddo

"De sa formation d’architecte, Eloi Schultz a gardé un vocabulaire fait de proportions et
de rythmes, de pleins et de vides, et par-dessus tout, de lumière.
Matière première de son travail, c’est elle qui révèle les contrastes du bois, les reliefs des
courbes et des arrêtes, c’est elle qui coule avec douceur ou découpe les ombres avec
netteté.


Une esthétique issue du mouvement Arts and Crafts et de sa lignée d’artisans : Isamu
Noguchi, George Nakashima, JB Blunk, David Nash, ou encore Antonis Cardew, auprès
de qui Eloi Schultz s’est formé à l’ébénisterie. Dans la même veine que ces maîtres à
penser, il entretient un rapport à la matière intime, sincère et philosophique. Jouant avec
les nœuds, les méandres du fil et les fissures, le sculpteur-designer se laisser guider par
la sensualité et les accidents du bois, accordant une importance première à sa
dimension organique.


Dans ce dialogue attentif, il scrute et interroge les singularités de chaque pièce de poirier,
de noyer, de cèdre ou de châtaigner, écoutant l’essence parler d’elle-même dans ce
qu’elle a de plus honnête, de plus brut, la laissant s’imposer de tout son poids. Car c’est
toujours en massif qu’il travaille. Rien d’autre n’est invité, rien non plus n’est dissimulé.
Les assemblages – tenons, épaulements, queues d’arondes ou mi-bois – prennent racine
dans de multiples pratiques vernaculaires.


À la manière de Nakashima qui aimait hybrider les cultures, ou de Blunk qui souhaitait
revaloriser les savoir-faire séculaires, les œuvres d’Eloi Schultz témoignent de cet
ancrage anthropologique qui forge la beauté des objets populaires : « Toutes les
civilisations ont eu affaire au bois, c’est un point en commun, un trait d’union. Je déroule
le fil de l’assemblage traditionnel pour aller chercher des choses lointaines et anciennes,
souligner la beauté de leur ingéniosité, contenir leur disparition ».


Et le travail du bois l’éveille ainsi au Mingei, ce mouvement artistique créé au Japon en
1925 en réaction à l’industrialisation croissante. À rebours du fonctionnalisme sévère
enseigné sur les bancs de l’École d’Architecture, Eloi Schultz lutte maintenant contre la
standardisation qui nous isole du vivant et soumet la matière à une fabrication
mécanisée. Ses outils sont manuels – ciseaux à bois, gouges, rabots – par opposition aux
machines sur table qui rendent toute forme trop octogonale, trop lisse, trop rationnelle,
omettant qu’il n’y a pourtant rien de géométrique ni de figé dans le bois. Au contraire, lui
cherche l’accident, la richesse tactile, l’émotion.

Dans son atelier marseillais ouvert sur la rue et sur son univers, il réveille les essences
de leur longue somnolence, et érige, sous l’œil familier des passants, des silhouettes
totémiques d’une inquiétante étrangeté. Celle qui attrape, qui mêle avec une force
mystique la création artistique à la nature, le geste à l’Histoire, le vernaculaire à
l’universel."

 

                                                                                                                         Emmanuelle Oddo

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